Lorsqu’on parle de mouvements de grève, on imagine souvent que cette forme de conflit social n’a guère à voir avec les pratiques helvétiques. Comme la neutralité et la démocratie directe, l’image d’une Suisse épargnée par les grèves figure même au coeur de l’histoire nationale et patriotique. Il suffit pourtant d’y regarder de plus près, pour découvrir que cette version des faits est pour le moins contestable. Développée après le Deuxième conflit mondial dans le climat de la guerre froide [
1], elle reflète en effet les préoccupations des milieux politiques bourgeois de l’époque, soucieux non seulement de renforcer l’idée d’unité nationale, mais de couper l’herbe sous les pieds de tous ceux qui seraient tentés de voir en Suisse une tradition de lutte de classe situant le pays sur le même plan que les autres nations industrialisées.