Peter Frassen
jeudi 28 janvier 2010
Durant l’année écoulée, l’économie chinoise a connu un départ lent. Au cours du premier trimestre de 2009, la croissance a été de + 6,2 pour cent, par rapport au premier trimestre de 2008. Par la suite, cette croissance a été de + 7,9 pour cent pour le second trimestre, + 9,1 pour cent pour le troisième trimestre et + 10,7 pour cent pour le quatrième trimestre. Pour l’ensemble de l’année 2009, elle a été de + 8,7 pour cent. À titre de comparaison : dans l’ensemble des 27 pays de l’Union européenne, la production économique a chuté de 4,1 pour cent.
Le recul des exportations chinoises a eu un effet de trois points : si les exportations avaient eu le même volume qu’en 2008, la croissance économique du pays aurait été de 11,7 pour cent. Cette année, on s’attend à ce que les exportations connaissent une croissance zéro par rapport à 2009. L’effet négatif sur le résultat total s’atténuera, à moins que l’économie des États-Unis et de l’Europe ne connaisse plus rapidement qu’escompté une seconde vague de récession.
L’agriculture En 2009, la production agricole a crû de 4,2 pour cent. L’économie agricole constitue 10,5 pour cent de ce qui est produit dans tout le pays en marchandises et en services. Au fur et à mesure que la Chine se développe, l’industrie et les services croissent au détriment de la part de l’agriculture dans l’économie. Cette année, pour la première fois dans l’histoire, la part de l’agriculture passera sous les 10 pour cent. En 1983, cette part était encore de 30 pour cent. N’empêche que la production agricole croît toujours aussi constamment et qu’elle est amplement suffisante pour nourrir l’ensemble de la population. L’an dernier, les Chinois ont récolté 530,8 millions de tonnes de grain. En 1980, la production n’était encore que de 320 millions de tonnes.
L’industrie En 2009, l’industrie a connu une croissance de 9,5 pour cent. Dans les troisième et quatrième trimestres, le secteur a connu une forte reprise, avec une croissance, respectivement, de 12,4 et 18,0 pour cent.
Durant l’année écoulée, l’industrie a connu une croissance plus rapide en Chine centrale et en Chine occidentale que dans l’Est du pays. Les deux parties les moins développées de la Chine réduisent leur retard. Dans l’Est, l’industrie a crû de 9,7 pour cent. En Chine centrale, la croissance a été de 12,1 pour cent et, en Chine occidentale, de 15,5 pour cent.
Les bénéfices L’an dernier, les entreprises centrales et holdings de l’État ont engrangé un bénéfice de 797 milliards de yuan (80 milliards d’euros), soit une hausse de 14,6 pour cent par rapport à 2008, mais on est encore loin des prestations des grandes entreprises de l’Occident, du moins durant les périodes où l’économie occidentale tourne rond. Toutefois, leur chiffre de bénéfice relativement bas montre comment ces entreprises fonctionnent encore de façon peu efficace et à quel point le management, la formation du personnel, la technologie et la productivité au travail sont à la traîne par rapport aux grandes entreprises et holdings des économies développées. Les chiffres des bénéfices devraient grimper, de façon que les entreprises chinoises puissent dépenser plus en recherche et développement, afin de faire partie du groupe de tête du grand bond technologique en avant qui se rapproche sur le plan mondial. Davantage de bénéfices signifie aussi que ces entreprises peuvent cotiser davantage à l’État et à la sécurité sociale.
La surcapacité Une seconde faiblesse de l’industrie chinoise réside dans la surcapacité de plusieurs secteurs. De toutes les marchandises produites l’an dernier, 97,7 pour cent ont été réellement vendues. C’est excellent, mais le chiffre ne peut cacher que plusieurs secteurs économiques ont une importante capacité de production qui n’est pas exploitée. C’est le cas pour la sidérurgie (qui produit un sixième en moins que ce que permettent les installations actuelles), l’industrie du ciment (un cinquième de capacité inutilisée), la production d’électricité des éoliennes (50 pour cent de moins que la capacité installée), la production de matériaux de base pour les panneaux solaires (au moins 50 pour cent de la capacité n’est pas utilisée non plus).
La surcapacité montre qu’en ce moment, la politique économique chinoise dans plusieurs secteurs n’est pas en mesure de forcer l’évolution spontanée du marché à rester dans le lit du planning central. Cela vaut pour le fonctionnement de l’économie privée, mais aussi pour l’économie aux mains de l’État. En d’autres termes, sur divers terrains, le marché est aujourd’hui plus fort que l’économie planifiée. Cela semble un résultat logique quand on laisse trop d’espace de manœuvre à l’économie privée et quand on ne subordonne pas strictement l’autonomie des entreprises d’État au planning central. Politiquement, on pourrait dire que le Parti communiste a surestimé le caractère régulateur du fonctionnement du marché. Sans doute est-ce en partie inévitable en cette phase de développement, maintenant que l’économie croît de façon si exponentielle. Pourtant, au sein du gouvernement et parmi les hautes instances du Parti communiste, des voix insistent de plus en plus en faveur d’un renforcement de la macroéconomie, de sorte que le marché puisse être réellement calqué sur le plan.
Les investissements En 2009, les investissements ont été le principal moteur de la croissance économique. Ils ont augmenté de 30 pour cent par rapport à 2008. (En 2008, ils avaient déjà connu une croissance de 25 pour cent.) Dans les villes, les investissements ont augmenté de 31 pour cent et, dans les campagnes, de 27 pour cent. En 2009, les investissements dans le réseau ferroviaire ont crû de 67 pour cent, dans la construction routière de 40 pour cent, dans les transports publics urbains de 60 pour cent. Les investissements dans l’enseignement ont augmenté de 37 pour cent et, dans la sécurité sociale et les soins de santé, de 60 pour cent. Tous ces chiffres sont prodigieux et montrent à quel rythme élevé la Chine bâtit ses infrastructures sociales et son infrastructure sur le plan du trafic. De même, sur le plan des investissements, nous assistons à une opération de rattrapage dans les régions retardataires : les investissements dans l’Est du pays ont augmenté de 24 pour cent, dans l’Ouest de 35 pour cent et en Chine centrale de 36 pour cent.
Les investissements sont alimentés par le plan d’encouragement annoncé par le gouvernement en novembre 2008 et qui se poursuivra jusqu’à la fin de cette année. Ils reçoivent également un coup de pouce vers le haut grâce à la politique monétaire du gouvernement qui rend plus aisés et moins chers les prêts aux autorités inférieures et les entreprises. L’effet secondaire positif est que le secteur bancaire, qui est toujours sous-développé aujourd’hui, peut mieux mettre sur pied ses sections consacrées au crédit.
Bien que l’infrastructure soit la condition de base d’une économie moderne, le modèle économique actuel, dans lequel les investissements sont le principal stimulant de la croissance, ne pourra se maintenir indéfiniment. On ne peut bâtir ad vitam aeternam des routes, des voies de chemin de fer, des métros, des écoles et des hôpitaux au rythme effréné d’aujourd’hui. Dans les pays à l’économie moderne, c’est la consommation des citoyens qui est le moteur de l’économie. Ce sera également le cas en Chine : progressivement, la consommation y reprendra le rôle des investissements en tant que moteur principal de l’économie.
La consommation privée et le revenu Cette consommation a gagné en force, l’an dernier. La vente des biens de consommation a augmenté en 2009 de 16,9 pour cent. Soit 2,1 pour cent de mieux encore que la croissance de 2008. La vente des denrées alimentaires a augmenté de 14 pour cent, celles des vêtements et des chaussures de 19 pour cent, celles des appareils ménagers de 12 pour cent, celle des meubles de 35 pour cent. La vente d’automobiles est passée à 13,6 millions, soit une croissance de 32 pour cent. Pour la première fois dans l’histoire, on en vendu en Chine plus de voitures que dans n’importe quel autre pays de la planète. L’augmentation rapide de la vente des voitures en Chine a constitué une bouée de sauvetage pour les marques d’autos américaines, européennes, japonaises et sud-coréennes. Sans la Chine, la crise du secteur automobile serait encore bien plus grave. Cela vaut d’ailleurs pour toute l’économie : sans la forte croissance de la Chine, l’économie des États-Unis et de l’Europe occidentale serait encore bien plus en difficulté qu’elle ne l’est déjà aujourd’hui.
La croissance de la consommation privée en Chine est une conséquence de la politique gouvernementale visant à terme à faire de ce secteur économique le principal moteur de la croissance économique. Cela s’inscrit également dans le cadre du projet du Parti communiste, qui envisage une société harmonieuse avec une prospérité relativement bien mise sur pied. Cela n’a rien d’un projet simple, car la production économique par habitant est toujours entre six et sept fois moindre qu’aux États-Unis. C’est pourquoi la Chine est toujours aujourd’hui un pays en voie de développement. Pourtant, la consommation privée doit encore être stimulée davantage afin de pouvoir réaliser ce modèle de société et pouvoir maintenir une croissance économique élevée.
L’augmentation de la consommation privée est naturellement liée à l’augmentation du revenu. La croissance du revenu en Chine est aux antipodes du blocage des salaires et du détricotage des revenus que l’on connaît aux États-Unis et en Europe. Le revenu disponible du citadin chinois moyen a augmenté l’an dernier de 9,8 pour cent net. Celui de son homologue campagnard a augmenté, lui, de 8,5 pour cent net. Les deux revenus progressent fort, mais le fossé des revenus entre citadins et campagnards ne cesse de s’élargir. Le rapport des revenus est actuellement de 3,33 : 1. Cela veut dire que le revenu du citadin moyen est 3,33 fois plus élevé que celui du campagnard moyen. En 2008, ce rapport était de 3,31. En 1978, de 2,56. L’élargissement de ce fossé est l’un des problèmes les plus ardus des autorités. Certains prétendent que c’est un problème de luxe car, si l’économie, tant en ville qu’à la campagne, n’avait pas crû aussi fortement au cours des 30 années écoulées, on aurait un fossé bien moins large. N’empêche que le fossé des revenus est et reste une source d’instabilité et de frictions. Les mesures prises par les autorités pour faire croître plus rapidement le revenu dans les campagnes – comme la suppression des impôts agricoles et l’augmentation de la première tranche de revenu, non imposée – sont apparues insuffisantes. Le gouvernement promet d’autres mesures encore mais il semble de plus en plus que seul l’urbanisation et l’industrialisation peuvent apporter une solution à ce problème. Il y a actuellement 150 millions de paysans migrants : des agriculteurs qui ont laissé la terre derrière eux et sont allés travailler dans l’industrie et le secteur des services autour des villes. 100 autres millions de paysans travaillent dans les entreprises industrielles et les services dans les campagnes mêmes. Dans les années et décennies suivantes, l’augmentation de ces deux chiffres sera la condition pour faire de la Chine un pays doté d’une agriculture, d’une industrie et d’un secteur des services modernes et de haut niveau technologique, le tout dans une société harmonieuse.
Cet article a été rédigé par Peter Franssen, rédacteur de www.infochina.be, le 26 janvier 2010.
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